vendredi 11 février 2011

Les abeilles de Maeterlinck

Les éditions André Versailles republient l’œuvre complète de Maeterlinck. L’occasion de redécouvrir son chef d’œuvre La vie des abeilles.

La trappe, cette oubliette métaphorique censée escamoter les proses périmées, ne montre pas toujours un discernement à la hauteur de ses responsabilités. Même un prix Nobel ne vous en protège pas. Ainsi les œuvres de Maeterlinck que viennent de republier, dans une édition luxueuse, les éditions André Versailles ne sont plus guère lues. Quel dommage ! La prose du Nobel 1911 n’est nullement désuète, au contraire, sa majesté classique la rattache à cet âge d’or intemporel de la littérature française, et, partant, la garde de tout vieillissement.

Ainsi son chef-d’œuvre en prose, sa Vie des abeilles, dont le titre n’évoque, chez nos contemporains, que les bâillements consubstantiels aux insomnies que l’on tente de tromper à coup de documentaires animaliers. Pourtant, cette lecture se situe à mille lieux des commentaires éthologiques et soporifiques capable de tuer notre intérêt inné pour la nature. Mieux, elle nous rappelle ce que le XXe siècle littéraire tend à nous faire oublier : oui, on peut produire de l’excellente littérature avec les meilleurs sentiments, en l’espèce, la volonté de comprendre la nature, et le désir d’en chanter les beautés.

Maeterlinck s’intéresse à l’insecte le plus banal de nos campagnes, l’abeille, et à sa vie sociale en écrivain complet. Romancier, il structure sa narration sur le cycle de vie des ruches. Poète, il chante les rayons dorés qui s’alignent parallèlement, la rigueur virtuose des petites architectes qui savent ménager des passages de 1,2 cm exactement pour que deux abeilles puissent se croiser dos à dos. Lettré, il prend des accents homériques pour nous conter les combats des reines qui ne tirent qu’entre elles leurs dards en cimeterre. «Parfois deux reines éclosent simultanément. Alors, c’est au sortir du berceau le combat immédiat et mortel dont Huber a le premier signalé une particularité assez étrange : chaque fois que dans leurs passes , les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans une position telle qu’en tirant leur aiguillon elles se perceraient réciproquement – comme dans les combats de l’Iliade, on dirait qu’un Dieu ou une déesse, qui est peut-être le dieu ou la déesse de la race, s’interpose, et les deux guerrières prises d’épouvantes qui s’accordent, se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu après, se fuir encore si le double désastre menace de nouveau l’avenir de leur peuple, jusqu’à ce que l’une d’elles réussisse à surprendre sa rivale imprudente ou maladroite, et à la tuer sans danger puisque la loi de l’espèce n’exige qu’un seul sacrifice».

Cette citation contient en elle toute une part du projet de Maeterlinck : nous rendre, par la magie du verbe, à cet émerveillement qui fait de tout enfant un biologiste en puissance. Mais sans nous ôter notre entendement adulte : du cycle de la ruche Maeterlinck tire de la littérature. Du reste, l’écrivain composait avec un souci scientifique : rien de ce qu’il note n’est inventé. D’ailleurs, en questionnant inlassablement les concepts humains qu’il applique aux abeilles, en rappelant régulièrement leur probable inadéquation au monde des insectes, lui-même montre une prudence dont les entomologistes ne font pas toujours preuve.

Maeterlinck part d’un constat imparable : avec des moyens apparemment inférieurs, et une intelligence apparemment inexistante, l’abeille a atteint un stade de perfection sociale auquel l’homme n’oserait pas même aspirer pour sa propre espèce. Comment parvient-elle à cet idéal collectif, se demande Maeterlinck. À quelles règles obéit-elle ? L’instinct est-il seul responsable ?

Maeterlinck sait bien qu’il n’obtiendra jamais des réponses certaines ; peu importe, il observe, inlassablement, chaque scène du cycle de la ruche. La constitution des essaims, aux jours de grande prospérité mellifère. L’édification de la ruche, quand les ouvrières ajoutent leur ouvrage à celui des autres sans jamais troubler l’ordonnancement général. Maeterlinck constate la sacralité des reines, contre laquelle aucune abeille ne tirera jamais l’aiguillon – si une souveraine étrangère se présente au seuil de la ruche, les gardiennes formeront autour de la noble impétrante une prison vivante, et attendront que la souveraine locale sorte faire valoir sa supériorité génétique lors d’un affrontement. L’auteur assiste aussi aux révolutions palatiales : quand les gardiennes des couvains laissent l’ancienne reine massacrer les prétendantes, ou quand, au contraire, elles leur fournissent une garde sourcilleuse, la richesse de la ruche permettant l’installation d’autres reines et la fondation de colonies. Il contemple, épouvanté, le massacre des faux bourdons, qui se conduisent en la ruche comme les prétendants de Pénélope à Ithaque, et qui, une fois la reine fécondée, subissent le même sort.

Bien entendu au lieu de lui fournir des réponses, ses observations suscitent d’autres questions, plus précises. Comment l’ouvrière ailée réussit-elle à toujours retrouver sa ruche ? Comment sait-elle que les réserves collectives sont pleines ou dégarnies ? Comment la reine parvient-elle à pondre tantôt des œufs mâles, tantôt des œufs femelles selon que lui sont proposées des alvéoles rondes ou hexagonales ? À ce propos, comment l’abeille a-t-elle adopté, avant les architectes humains, cette structure de l’hexagone, celle qui permet la meilleure répartition des forces dans une construction ? Et par-dessus tout, comment répondre à ces questions sans attribuer aux abeilles une intelligence de forme humaine ? Comment étudier les petits miracles qu’elles réalisent quotidiennement sans leur plaquer un entendement, des intentions, qui ressemblent aux nôtres ?

Reine, ouvrières, gardiennes… les termes mêmes avec lesquels nous désignons les abeilles nous vouent aux erreurs de l’anthropomorphisme. Afin d’éviter celles-ci, Maeterlinck invoque un «esprit» ou un «génie» de la ruche, tout en admettant que ce recours sera forcément imparfait. Au moins permet-il de comprendre et de ne pas s’arrêter devant la barrière d’un inconnaissable. «L’esprit de la ruche» règle donc la vie des abeilles : il leur dit d’amasser le miel pour autrui, il commande aux gardiennes des larves de modifier le régime alimentaire de celles-ci afin de contrôler leur métamorphose en fonction des besoins de la cité, il ordonne les essaimages, les hivernages, dirige l’architecture des ruches.

A cet esprit social, Maeterlinck suppose une origine organique : le jabot, estomac surnuméraire qui permet à l’abeille de régurgiter le miel à l’attention de la collectivité. Et tout en se gardant bien d’assimiler son «génie de la ruche» à la conscience humaine, il constate qu’il produit des effets similaires. Que l’abeille soit intelligente ou pas, peu importe, nous dit Maeterlinck, l’essentiel est qu’elle en donne très souvent l’apparence.

Ainsi, l’abeille est capable d’apprendre : en l’absence de fleur, elle se rabattra sur la farine. A la Barbade, où elle profite des nombreuses raffineries sucrières, elle a même abandonné le butinage. En outre, l’abeille est capable de progrès technologiques : les ruches closes que nous connaissons témoignent de son acclimatation au froid de nos contrées ; en Afrique, les rayons de miel apparaissent à découvert. Autre signe qui pourrait attester de l’intelligence des abeilles : leur capacité à se tromper et à se corriger. Parfois, elles établissent leurs rayons trop loin les uns des autres – mettant en péril le système calorifique de la ruche. Alors, tels des architectes humains, elles se résolvent à improviser un rayon supplémentaire oblique, ou irrégulier, qui jure avec l’harmonie générale de l’ouvrage.

Pour tester leur capacité d’improvisation, Maeterlinck remplace le fond d’une alvéole dédiée au stockage du miel par une pièce d’étain ronde. Les abeilles l’augmentent d’abord de cire pour lui redonner la forme d’un hexagone, et laissent le fond nu après avoir éprouvé sa solidité. Mais voilà que ce fond d’étain corrode le miel. Les abeilles, révisant leur dispositif, lui appliquent donc un verni de cire blanche…

A son talent d’écrivain et ses goûts pour l’expérience, Maeterlinck alliait la capacité d’abstraction d’un philosophe. De fait, les abeilles, et son propre questionnement devant celles-ci, deviennent souvent la matière d’une réflexion sur la connaissance. Pour étudier un objet qui nous est aussi étranger que l’abeille, nous devons nécessairement formuler des concepts qui seront imparfaits… Pour Maeterlinck, nous devons accepter cette imperfection, car la réflexion, même si elle part de bases fallacieuses, vaut mieux que l’immobilisme prudent du savant sachant qu’il ne peut rien savoir. C’est pourquoi Maeterlinck penche pour la thèse biologique du transformisme (qui prône alors l’évolution des espèces, et l’hérédité des caractères acquis) dont il sait qu’elle n’est probablement pas exacte… De l’observation de la nature, naît la sagesse. Maeterlinck, semble y avoir largement puisé la sienne, et la nourrit par la contemplation créative : après la Vie des abeilles, il étudia L’intelligence des fleurs (qu’il aborde d’ailleurs dans l’ouvrage pré-cité), la vie des termites, la vie des fourmis… Mais sa faveur restait aux butineuses.

Les abeilles aujourd’hui connaissent un triste destin. Elles, si douées pour l’orientation, s’envolent de leurs ruches et ne reviennent pas. Les ruches périclitent. Les apiculteurs s’inquiètent. Le phénomène est mondial : on accuse les insecticides, on soupçonne les ondes électromagnétiques, un acarien importé d’Indonésie (Le varroa), la monoculture ; rien, en tout cas, ne semble pouvoir l’enrayer. Maeterlinck en aurait été consterné… La lecture de son merveilleux ouvrage donne en tout cas l’envie de prendre la défense de ces petites guerrières du vouloir-vivre, invincibles face aux périls de la nature, et si démunies devant ceux que lui créent la négligence des hommes.

Alexis Brocas
Texte du Magazine littéraire, 9/02/2011

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